SOCIÉTÉ D'ÉTUDES BENJAMIN FONDANE

Lire lentement N° 29

Vers une philologie des tréfonds : lire lentement

Monique Jutrin

La route qui mène à Peyresq invite à la lenteur. Étroite, sinueuse, elle serpente au bord du gouffre, contraignant les automobilistes à freiner à chaque tournant afin de céder la place aux voyageurs venant d’en face.
Cette année, en août 2025, la lenteur s’imposa plus que de coutume, car nous étions précédés d’un troupeau en transhumance : des bergers étaient venus passer la nuit dans la clairière qui précède l’arrivée au hameau juste avant que ne surgisse Peyresq. Bergers, moutons, chèvres, chiens, avançaient prudemment à leur rythme immémorial.Oui, Peyresq invite à la lenteur. Et cette invitation était en même temps l’objet même de nos ruminations philosophiques cet été : on la retrouve tout au long des pages de ce cahier, jusqu’à ce moutonnement qui s’insinue dans la couverture, grâce à l’ingéniosité de Mili Pecherer. Plus que jamais nous fûmes attentifs aux inflexions les plus souterraines de l’œuvre de Fondane.

Dès l’abord, le titre choisi par Monique Jutrin annonce : « Vers une philologie des tréfonds ». Durant son enquête, il lui apparut que la lecture de Nietzsche avait encouragé Fondane à utiliser certains de ses procédés pour introduire des réflexions sur l’actualité de l’époque.
À la suite de l’exposition consacrée à l’Apocalypse par la Bibliothèque Nationale en 2025, Agnès Lhermitte et Margaret Teboul ont tenté d’éclairer par un questionnement nouveau l’œuvre de Fondane. Agnès Lhermitte s’est penchée sur sa poésie, en particulier dans l’analyse de deux poèmes inédits. Intitulé « Apocalypse et Histoire », l’exposé de Margaret Teboul contient en particulier un chapitre consacré à ce que l’on nomme : Apocalypse intérieure. Il s’agit du sens cosmique, métaphysique, mais aussi d’une expérience existentielle faite d’angoisse devant la déshumanisation de l’époque.
Dans sa réflexion sur la lecture de Kohelet par Fondane, Sylvain Saura pose l’hypothèse d’une double réception : l’une est philosophique, sous le signe de l’irrésignation existentielle, empêchant d’adhérer aux affirmations de Kohelet, et l’autre est poétique, fondée sur les emprunts et les résonances communes.
Au cours de ses investigations dans les bibliothèques de Roumanie, Aurélien Demars a découvert dans la revue Hasmonaena des articles non répertoriés dans la bibliographie de Fundoainu en 1922. Il a pu identifier la plume acerbe de Fundoianu sous divers pseudonymes. Si l’auteur éprouvait le besoin de se dissimuler , c’est qu’il prenait la défense de personnalités juives calomniées.

Cette année, une séance fut consacrée aux traductions de Fondane en italien, en grec et en hébreu. Traduire, c’est plus que lire », écrivait Primo Levi dans une note à sa traduction du Procès de Kafka. Il ajoutait : « Traduire, c’est observer au microscope le tissu d’un livre, y pénétrer, s’y empêtrer et y être impliqué. »
Claude Cazalé Bérard introduisit la séance par le thème « traduction et transhumance » en se fondant sur les travaux de Mireille Gansel. Ensuite elle présenta la récente traduction de Titanic en italien par Alvise Masto. Ce traducteur nous a livré ses propres réflexions sur les difficultés inhérentes au passage du poème de la langue française à la langue italienne, car il s’agissait aussi de laisser entendre le non-dit.
Sous le titre : « Traduire Benjamin Fondane en grec : Ulysse et le vers au mille tours », Danielle Morichon présenta méthodiquement sa propre traduction, fondée sur les principes énoncés par Efim Etkind.
Le panorama offert par Shiran Beck des traductions de Fondane en hébreu se déploie de 1945 à nos jours. Au cours de ses recherches, il découvrit que jusqu’en 1987 les traductions, dues à des émigrants roumains, se limitaient à la poésie roumaine de Fundoianu. C’est en 1987 que Benjamin Fondane fut présenté pour la première fois comme un poète de langue française par Monique Jutrin dans un article de la revue Moznaïm avec des traductions de Gisèle Sapiro. Gilla Eisenberg, dans « Le soldat et le livre », nous signale des traductions récentes de Fondane en hébreu par Tsuriel Assaf.

Rapt, le film qui permit à Fondane d’exercer son don de scénariste en 1933, a été récemment restauré par la cinémathèque suisse et projeté le 3 janvier 2026 à la cinémathèque de Paris. « Éblouissant » déclara Heidi Traendlin qui admira ses richesses et son originalité dramaturgiques, visuelles et musicales. Celle-ci sont mises en évidence par les articles inédits découverts, recensés et présentés par Éric de Lussy.

De nombreuses notes de lecture complètent ce Cahier 29, signalant des publications récentes, pour terminer par une bibliographie sélective et la mention d’évènements concernant l’œuvre et la vie de Fondane. Vient notamment de paraître chez Gallimard le roman de Laura Alcoba Minuit à bord, enquête romanesque sur le sort de Tararira, tragiquement semblable à celui du poète. En effet, ce film dont le succès aurait pu assurer la survie de Fondane, fut apparemment brûlé par le producteur. Réduit en cendres à l’instar de Fondane lui-même.

Récemment, j’ai remercié Jean-Baptiste Para pour le soutien qu’il nous accorde depuis 1998, lorsqu’il accepta de consacrer un numéro de la revue Europe à Fondane pour le centième anniversaire de sa naissance. Il répondit en me remerciant de lui avoir procuré la joie d’un travail riche de sens.